Mutilations génitales féminines au Bénin : 1 femme sur 10 excisée … Projecteur sur des pratiques que les statistiques ne regardent pas
Une femme béninoise pauvre a sept fois plus de risques d’avoir subi une mutilation génitale féminine (MGF) qu’une femme riche. Selon la dernière enquête nationale à avoir mesuré le phénomène, 16,2 % des femmes des ménages les plus pauvres ont été excisées, contre 2,3 % chez les plus aisées soit 1 sur 1. Un écart qui, plus de dix ans après cette enquête, n’a jamais été réactualisé.
Au Bénin, près d’une femme sur dix, soit 9,2 % précisément, chez les femmes de 15 à 49 ans est excisée selon le MICS 2014, la dernière étude quantitative qui a posé la question de l’excision à l’échelle du pays. Après cette étude, deux enquêtes nationales majeures ont eu lieu. Il s’agit de l’EDSB-V en 2017-2018, puis le MICS 2021-2022, publié en septembre 2023. Aucune des deux ne contient de données sur les MGF.
(file:///Users/bemerchant/Downloads/Le_dernier_rapport_MICS_pour_le_Be_nin_date_de_2021-2022_.pdf)

Concrètement, le Bénin ne sait plus, depuis plus de dix ans, si la pratique recule, stagne ou se déplace. Les seuls chiffres disponibles aujourd’hui proviennent du Système intégré des données relatives à la famille, la femme et l’enfant (SIDoFFE-NG), qui a enregistré trois cas de MGF sur mineures entre janvier 2024 et avril 2025, et aucun cas sur adulte.
Ce que dit le suivi national en temps réel
Entre le 1er janvier 2024 et le 30 avril 2025, le Système intégré des données relatives à la famille, la femme et l’enfant (SIDoFFE-NG) a enregistré 3 cas de MGF sur enfants, 0 cas de MGF sur adultes. Un cas de MGF concernant une femme âgée de 18 à 34 ans a par ailleurs été référé vers les structures de répression sur cette même période.
Un chiffre que Mama Sanni Raouf, directeur des études à l’Observatoire de la famille, de la femme et de l’enfant (OFFE), refuse de prendre pour argent comptant lors d’un entretien téléphonique avec le CEDOCA le 22/05/2025. Son dispositif, dit-il, ne capte sans doute qu’une partie des cas réels, en particulier dans les zones reculées, et certaines familles béninoises quittent désormais le pays pour faire exciser leurs filles à l’étranger. L’absence d’une nouvelle enquête nationale ne constitue donc pas seulement une lacune statistique ; elle empêche de mettre en lumière une pratique qui se poursuit, sous une forme de plus en plus clandestine, tandis que les mécanismes de surveillance ferment les yeux. (source : entretien téléphonique avec le CEDOCA, 22/05/2025)
Source Document : COI Focus Bénin — Les mutilations génitales féminines (MGF), CEDOCA (Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides, Belgique), 27 mai 2025 Page PDF 11 (numérotée « Page 10 de 41 » dans la pagination interne du document), section 2.1 « Taux global et tendances générales »
La pauvreté, facteur numéro un des MGF au Bénin ?
Ce que dit encore le MICS 2014, en revanche, est sans ambiguïté. L’excision suit la ligne de la pauvreté. Chez les femmes sans aucune instruction, la prévalence atteint 15,4 %, contre 0,9 % chez celles ayant un niveau secondaire ou plus. Même schéma chez les filles de 0 à 14 ans : 0,5 % dans les ménages les plus pauvres, 0,2 % chez les plus riches. Le lien se referme sur lui-même quand la mère a elle-même été excisée car la prévalence chez sa fille grimpe alors à 0,8 %, La pauvreté ne suffit pas à expliquer le geste, mais s’y superpose systématiquement.

Chez les femmes de 15 à 49 ans, la prévalence atteint 16,2 % dans les ménages les plus pauvres, contre seulement 2,3 % dans les plus riches, soit un risque sept fois plus élevé. Entre ces deux extrêmes, la baisse est régulière et progressive soit 13,5 % dans le second quintile, 10,3 % dans les ménages de niveau moyen, puis 6,6 % dans le quatrième quintile. Cette tendance continue, sans aucune interruption ni stabilisation, confirme que, si les mutilations génitales féminines ne sont pas un problème limité aux seuls ménages les plus pauvres, elles suivent néanmoins un schéma selon lequel chaque baisse du niveau de richesse s’accompagne d’un risque accru pour les filles et les femmes du foyer.
Le Nord est peut-être le pire, mais le Sud a ses propres problèmes
Le poids économique ne s’arrête pas à qui subit la pratique, il façonne aussi son coût. Selon l’étude du ministère des Affaires sociales et de la Microfinance (MASM) de 2017, le prix payé à l’exciseuse est passé d’environ 200 francs CFA à près de 50 000 francs CFA par fille. Une inflation qui, loin de dissuader, a transformé certaines exciseuses en actrices économiques à part entière, ce qui explique en partie pourquoi les campagnes de reconversion, appuyées par des microcrédits, sont devenues un élément central de la stratégie mise en œuvre par l’État et les ONG pour lutter contre cette pratique.
La carte de la prévalence dessine un pays coupé en deux. Dans le Borgou, 37,6 % des femmes de 15 à 49 ans ont subi une MGF ; en Donga, 36,8 % ; en Alibori, 23,7 %. À l’inverse, le Couffo affiche 0 % et le Zou 0,2 %. Cette photographie de 2014 recoupe une autre réalité, sociologique celle-là : les groupes ethniques Baribas (44 %), Peuls (41 %) et Yoas (29 %) pratiquent bien plus l’excision que les Adjas (0,2 %) ou les Fons (0,1 %).

Et d’autres pratiques néfastes naient là où les statistiques ne regardent pas
Mais un signalement récent vient nuancer l’idée d’un Sud totalement épargné. Alertée par l’ONG Nouvelle Afrique, la présidente de l’Institut national de la femme (INF), Huguette Bokpè Gnacadja, s’est rendue dans la commune de Lalo, département du Couffo où le MICS 2014 ne relevait officiellement aucune excision.
Sur place, elle a entendu le plaidoyer d’un groupe de jeunes filles de la communauté Tchi, qui dénoncent une pratique distincte de l’excision classique. Ici , c’est l’étirement répété des lèvres génitales qui leur est imposé dès l’âge de onze ans. Dans leur plaidoyer adressé à la présidente de l’INF, au préfet du Couffo et à la maire de Lalo, elles crient leur ras-le-bol.
« Nous, les filles de la communauté Tchi, avons décidé de briser le silence sur une pratique qui nous affecte profondément : à savoir, l’étirement des lèvres vaginales. Une tradition dangereuse et destructrice de notre dignité et de notre santé. […] Pendant trop longtemps, l’étirement des lèvres vaginales a été considéré comme normal dans la communauté Tchi et nous sommes nombreuses à avoir subi et continuons de subir dans l’ombre des violences physiques et psychologiques. », a dénoncé les survivantes de mutilation génitale.
Les jeunes filles y détaillent les conséquences concrètes de cette pratique sur leur scolarité; « La douleur répétée et la maturité sexuelle précoce qu’entraîne cette pratique néfaste chez nous sont les causes profondes de l’abandon de l’école […] souvent observées dans notre communauté. », déploraient t-elles.
Tout en reconnaissant que « cette pratique est souvent justifiée par des croyances culturelles », elles croient à l’intervention de l’INF.
« Nous croyons fermement qu’avec votre soutien, l’étirement des lèvres vaginales ne sera plus qu’un souvenir en territoire Tchi. Nous aspirons à vivre dans une société où nos droits sont respectés, où notre santé est protégée et où nous pouvons développer nos potentiels sans avoir à souffrir de pratiques qui nous affectent et compromettent notre avenir. »
Face à ce plaidoyer, la présidente de l’INF confie avoir été bouleversée. « Je suis en état de choc depuis trois jours. Je suis vraiment choquée. […] Dans une communauté à Lalo, ça m’a glacé le sang. », a-t-elle déclaré.
« J’ai écouté un groupe de jeunes filles qui représentent les filles de la communauté et qui ont adressé à l’INF un plaidoyer. Les amis, il faut imaginer la douleur physique dans cet étirement permanent, et puis le traumatisme psychologique. Il faut imaginer les inflammations que ça provoque, les irritations permanentes quand elles marchent, les infections qui s’ensuivent, la stigmatisation et tout le reste. », explique Huguette Bokpè Gnacadja.
« Nous sommes maintenant à l’heure où le mur du silence est brisé. »
Entourée des représentants du préfet du Couffo et de la maire de Lalo également présents et engagés à ses côtés lors de cette rencontre, elle affirme avoir pris, au nom de l’institution qu’elle préside, un engagement ferme. « Je leur ai fait la promesse que nous allions travailler jusqu’à ce que soit mis fin à cette pratique. », rassure t-elle.
Cet épisode démontre sans ambiguité une faille des outils statistiques. Car, il ressort que l’étirement labial ne correspond à aucune des quatre catégories de MGF définies par l’Organisation mondiale de la santé (clitoridectomie, excision, infibulation, autres interventions néfastes comme le perçage ou la cautérisation). Il échappe donc, de fait, aux enquêtes et aux bases de données conçues pour mesurer l’excision y compris au SIDoFFE-NG. Un département à 0 % d’excision pourrait encore accueillir une autre pratique néfaste sur le corps des filles, tout simplement parce que les grilles de collecte ne sont pas faites pour la voir.
Un arsenal juridique solide, une application à trous
Sur le papier, le Bénin dispose pourtant d’un cadre légal complet. La loi n°2003-03 a été la première à réprimer les MGF, avec des peines de six mois à cinq ans de prison et des amendes de 100 000 à 3 millions de francs CFA. La réforme du Code pénal par la loi n°2021-11 est allée plus loin, l’article 524 prévoit désormais jusqu’à cinq ans de prison si la victime est mineure, et une réclusion de dix à vingt ans en cas de décès. Ces infractions relèvent depuis 2021 de la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (CRIET).
Mais entre la loi et son application, l’écart reste béant. Une recherche menée dans la base de données Factiva, couvrant plus de 36 000 sources médiatiques dans 200 pays dont le Bénin, sur la période de mai 2023 à avril 2025, n’a permis de trouver aucune information sur une action judiciaire liée à une MGF. Le rapport du MASM de 2017 notait déjà que les peines prononcées restent en deçà de celles prévues par la loi, que de nombreuses poursuites sont abandonnées, parfois sous l’effet d’interventions d’hommes politiques, et que certains condamnés sont libérés avant la fin de leur peine.
Au bout du compte, la donnée manquante en dit presque autant que la donnée disponible. Le Bénin sait, depuis 2014, que ce sont les femmes les plus pauvres et les moins instruites qui payent le plus lourd tribut à l’excision. Il ne sait plus, depuis la même date, si cette réalité a évolué. Et il découvre, comme à Lalo, que d’autres pratiques néfastes peuvent prospérer précisément là où les statistiques ne regardent pas.
Cet article WanaData a été soutenu par Code for Africa et laDigital Democracy Initiative dans le cadre du projet Digitalise Youth, financé par le Partenariat Européen pour la Démocratie (EPD).

